C’est désormais une tradition ! Chaque année, le “spécial caftan” vous fait découvrir l’univers d’un styliste. Aprés Noureddine Amir, Simohamed Lakhdar, zoom avant sur Nabil Dahani. A 10 ans, il détestait l’école et collectionnait les zéros, mais ça ne le gênait pas parce qu’il savait déjà ce qu’il voulait faire. Aujourd’hui, il a réalisé son rêve. A 31 ans, Nabil Dahani est l’un des stylistes les plus en vue au Maroc. Rencontre avec un homme tout de sensibilité et de douceur. Bienvenue dans un univers profondément glamour…
Myriam jebbor
Au commencement était l’amour. Petit dernier d’une famille de six enfants, Nabil a toujours été le chouchou de tous. Maintenant encore, on l’appelle chaque jour pour savoir comment il va et s’il a besoin de quelque chose. Ses neveux sont un peu jaloux de ce garçon qui n’a pas grandi et qui restera toujours celui sur qui on veille et pour qui on s’inquiète. Il a gardé d’ailleurs une expression d’enfant, un corps fin et gracieux, un regard malicieux, et puis toute cette sensibilité que souvent on perd au fil des ans.
A l’heure du rendez-vous qu’il nous a donné, il est injoignable au téléphone. Au cinquième appel, il décroche, la voix grave : “Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. J’ai dû refaire toute une tenue en une journée, ce que je croyais impossible, d’ailleurs. Et là, je ne peux vraiment pas donner d’interview.” Il s’excuse d’avoir une seule idée en tête : dormir deux heures, juste deux, pour pouvoir après faire face à ce qui l’attend : les interviews pour la télé, la radio, les magazines, les derniers essayages et puis Caftan.
Du grand stress à la zénitude
Le lendemain, au restaurant Bô-Zin de Marrakech, il est frais et dispo. Il donne l’impression d’avoir tout son temps, il pose son paquet de cigarettes, son briquet, et un téléphone qui n’arrêtera pas de sonner. Tee-shirt et jeans. Il sourit. Il a l’air heureux. Avant toute chose, il tient à s’excuser encore pour la veille. Aujourd’hui il se sent “zen”. Ça faisait plusieurs jours que ça ne lui était pas arrivé. Il a rendu toutes ses tenues à l’équipe organisatrice de Caftan, il ne lui reste plus rien à faire, qu’à attendre la répétition générale de tout à l’heure où il verra pour la première fois sa nouvelle collection sur des mannequins. La chose ne l’angoisse pas. “Je fais entièrement confiance à Elmarie Lignier, et puis les dés sont jetés maintenant.” Il se décrit lui-même comme quelqu’un de très angoissé et de très nerveux : “Vous savez, le matin, j’ai besoin de prendre mon temps, de me retourner dans mon lit en regardant des dessins animés à la télé, sinon, je sais que je passerai une mauvaise journée et que je serai tendu. J’ai toujours adoré les dessins animés. Les infos, c’et quelque chose que je ne peux pas voir en revanche. Je ne supporte plus les bombes, les explosions. Je me sens impuissant et ça m’exaspère.” Réveil en douceur, dessins animés, il enfile un jeans et un tee-shirt rapidement - “Avant il me fallait deux heures pour choisir quoi mettre” - puis c’est la traversée de la médina pour se rendre à l’atelier. Son atelier qu’il appelle “le fumoir” parce que c’est le lieu d’ancrage de tous ses amis. Il aime qu’ils soient là avec lui, quand il travaille. “Quand j’arrive à l’atelier, le stress commence”. Il dessine ses modèles quand la nuit est tombée sur la ville rouge. Ses journées, il les passe à donner ses instructions aux couturiers, à anticiper les catastrophes ou à les corriger.
Quand la femme devient lady…
Ces derniers jours, il a travaillé jours et nuits pour préparer Caftan. Et les modèles, sur le podium, reflèteront tout à fait le style Dahani. Ni choquant, ni vulgaire, juste ce qu’il faut pour une femme glamour et profondément sexy. Quand on lui demande quel style de femme il habille, il répond en deux mots : “Une lady”. En optant pour la fluidité de matières vaporeuses comme la mousseline, le satin de soie ou encore la dentelle, en introduisant des pinces et des découpes princesse qui soulignent la poitrine et marquent la taille, Nabil rend à la femme toute sa sensualité. S’il s’est détaché du caftan traditionnel pour s’inspirer davantage de la mode occidentale, osant le décolleté, dénudant parfois les bras, Nabil a gardé de chez nous la broderie, la sfiffa, la façon mâalem, et cela fait de lui, incontestablement, un styliste moderne. “J’aime le caftan et je pense qu’aujourd’hui, nous, stylistes, sommes dans le commencement de quelque chose de nouveau en matière de mode. En l’an 3000, les créateurs le diront : “Il s’est passé quelque chose au 21ème siècle”. Il se souvient, enfant, que sa mère et ses sœurs portaient le caftan traditionnel classique ; on ne se permettait pas de le retoucher, de le repenser. On osait timidement quelques changements au niveau des ceintures par exemple, mais jamais au niveau de la forme elle-même. Lui, aujourd’hui, veut oser, et ses créations pour Caftan 2006 ne sont pas tout à fait des caftans, et pas tout à fait des robes de soirée non plus. Cape à capuche, ceintures taille basse, pantalons droits, corsets, redingotes en brocart… dans une collection toute de parme, de rose bonbon, rose fushia ou encore orange… La femme devient effectivement une lady ! “Je choisis souvent pour mes collections des thèmes qui se réfèrent aux années 40 et 50. Je crois que dans l’histoire, les femmes n’ont jamais été aussi belles qu’à ce moment. Il y avait de la grâce et de la délicatesse dans chacun de leurs gestes.” Il le dit avec amertume. “Aujourd’hui, du fait que la femme est entrée dans le monde du travail, elle a un peu perdu de cette classe.” Ça le désole, même s’il trouve cela dans le fond, normal. “Prenez l’exemple des chapeaux haut-de-forme : C’est très beau, mais aujourd’hui, si on en porte un, ça fait rire tout le monde. Moi, par exemple, je trouve les costumes et les smokings magnifiques, mais je déteste en porter. Je déteste les chaussures aussi. Les chaussures pointues, c’est très beau, mais comment est-ce qu’on peut marcher avec des chaussures pointues ?” On comprend pourquoi, au final, il a opté pour un style haute couture mais facile à porter.
Un cœur entre Marrakech
et Paris…
Quand on demande à Nabil pourquoi il est partagé entre Paris et Marrakech, il rit : “Parce que je n’ai pas deux ou trois banques derrière moi en France comme Jean-Paul Gaultier !” Puis, plus sérieusement : “Non, en fait, ce sont deux villes sorcières.” Il trouve terrible d’être à Paris, et de se demander ce qu’il fait loin de Marrakech, et d’être à Marrakech sans comprendre pourquoi Paris lui manque tellement. De Paris, il aime le côté “fashion” qu’il retrouve aussi bien dans les vêtements que dans l’architecture. “Là-bas, même les gens m’inspirent. Je passe beaucoup de temps à les observer. Ce qu’ils portent les dévoile. Même quand ils sont mal habillés, ils ont un style, et ce style raconte leur histoire.” A Marrakech, c’est la ville elle-même qui l’a dès la première fois charmé. “Le rythme tranquille, l’ambiance du souk, les couleurs, les odeurs. C’est un vrai bonheur, tous les matins, de traverser la médina.” Enfant de Rabat où il a grandi et étudié au Collège Lasalle, il est venu à Marrakech après ses études à la Chambre Syndicale de Haute-Couture à Paris et depuis, il n’a plus jamais pu quitter cette ville. Elle l’inspire. Il aime sortir la nuit à Marra-kech. D’ailleurs, ce soir, il sera à l’anniversaire du “Comptoir”, un des endroits branchés de la ville. “Je vais faire la fête pour faire retomber tout le stress des jours passés”. Le lendemain, grasse matinée au programme. Il le dit d’un air gourmand puis son visage change d’expression. Il vient de se rappeler qu’il a rendez-vous avec l’équipe d’Arte. “On se retrouvera chez moi, puis on fera un tour dans le souk avant d’aller à l’atelier.” Ensemble, ils emprunteront son chemin quotidien. Il nous confie qu’après Caftan, il aurait aimé dormir deux jours d’affilée, sans mettre le nez dehors, mais ce ne sera pas possible. “J’ai un défilé le 26 mai, et puis un autre le 30 mai à Monaco.” Il fait un vague mouvement dans le vide, comme pour chasser ces idées. Pour l’instant, il ne veut pas penser à tout ça, il se permet quelques heures de repos avant de replonger la tête la première dans le stress de cette vie qu’il adore.