S’il est une réflexion récurrente à chaque édition de Caftan, c’est bien “Ce
n’est plus du caftan !” La tenue traditionnelle marocaine se meurt !, croirait-on
entendre… Mais au contraire, elle revit et de plus belle, depuis la création
du défilé Caftan. Un défilé qui aura justement permis à la créativité, aux maîtres
d’art, aux tailleurs et à toute personne impliquée de près ou de loin dans ce
domaine de s’exprimer en faisant revivre broderies, perlages, coupes, tissages
et tant d’autres apparats quasi-tombés dans l’oubli. C’est donc bien du caftan,
ça ! Explications.
Sofia Benbrahim
Une succession de ruptures… L’histoire du caftan remonte bien loin et n’a jamais été linéaire. Certains
spécialistes du costume lui supposent deux origines. L’ère romaine aurait laissé
quelques inspirations comme le “drapé” que l’on retrouve dans le “Haïk” traditionnel,
toujours porté par les femmes dans le milieux ruraux. Mais, de manière plus
évidente, le caftan tel qu’on le connaît depuis deux siècles, serait un dérivé
des costumes de l’empire Ottoman. Porté par les hommes, ces caftans, habits
d’apparat de la cour, étaient souvent brodés sur la poitrine et les manches.
Apanage des nobles de Bagdad à Cordoue, il se nourrira des richesses de Damas
et d’Istanbul et profitera durant les 11ème et 12ème siècles de l’expansion
marocaine pour se sophistiquer et devenir le vêtement principal de tout le
pays. En ce temps-là, le caftan connu aujourd’hui pour sa forme basique en
“T” était encore exclusivement porté par les hommes. Ce n’est qu’à partir du
17ème siècle que les femmes se le sont progressivement approprié. Contrairement
à ceux du sexe opposé autorisé à sortir de la maison, les caftans féminins
restaient des robes d’intérieur, simples et faciles à porter. Le grand changement
se fera sentir au 19ème siècle avec l’expansion économique du Maroc et le développement
du commerce international. Les caftans pour femmes se sont enrichis de nouveaux
tissus comme les brocarts, provenant souvent des ateliers de tissage lyonnais
ou encore les soieries directement importées de Chine. Ainsi, influences berbères,
andalouses, ottomanes et juives, broderies “Ntâa” de Fès en fil d’or, broderies
florales multicolores de Tétouan ou encore géométriques en fils de soie originaires
de Rabat, sfifa, kitane, m’ramma, darss, l’univers du caftan, désormais à 100%
féminin, devient progressivement un terrain d’expression artistique et de mixage
culturel unique. Toutefois, la rigidité des mœurs et le rôle infantilisé de
la femme dans la société se refléteront encore longtemps sur ses formes.
Les soubresauts de la créativité
marocaine moderne Néanmoins, selon l’évolution du corps de la femme, de ses habitudes, le caftan
a fini par se rapprocher peu à peu de la taille, ses manches se sont assouplies,
ses matières se sont également fluidifiées. De brocarts, velours et brochés
de soie très lourds et rigides, les femmes se sont tournées vers les satins,
crêpe de soie mais aussi vers les mousselines. Transparente et légère, la mousseline
est l’un des emblèmes les plus parlants de la féminité et de la sensualité.
Son utilisation, majoritairement à partir des années 50, est un des signes
du changement de statut de la femme dans la société. Celle-ci commence véritablement
à sortir dans la rue, à troquer la jellaba et le caftan principalement d’intérieur,
contre le tailleur et la robe occidentale. Cette évolution-là aura marqué de
tout son poids les modifications de coupe et de travail des caftans, jusqu’à
ceux du soir. La réelle rupture entre la fameuse forme en “T”, classique, s’est
produite dans les années 60 et 70. A croire que Mai 68 a rayonné jusque sous
nos cieux ! Marrakech investi par les Getty avec Talitha immortalisée en caftan-manteau
et surplombant Jamaâ El Fena, ou encore les duos Rolling Stones - Nass El Ghiwane
dans un Essaouira festif. Tout ceci aura de près ou de loin influencé les arts
marocains, et, par conséquent, le caftan. Grandes prêtresses et pionnières
de la couture au Maroc, Tamy Tazi et Zhor Sebti pour Fadéla Couture se sont
fait une joie de chambouler les codes. Manches chauve-souris et formes boules,
l’immense Tamy aurait déjà pu être montrée du doigt ! Qui osera aujourd’hui
dire que ses caftans en mousseline de soie à col Mao et à manches ballon, portés
à l’époque sur des robes-fourreau en jersey ne sont pas des caftans ? De même
pour l’atelier Fadéla Couture. Qui osera dire que les tuniques courtes (à mi-mollet
!), manches trois-quart, coupées très près du corps, portées, il va de soi,
sans ceinture, ne sont pas des caftans ?
Et Caftan fut… Le foisonnement créatif des seventies, sera finalement resté méconnu. Tout
comme les robes fourreaux ultra-sexy du début des années 80, portées sur
mansourias en dentelle, que l’on reverra d’ailleurs cette année chez Rafaël
Dorian, seront finalement restées dans l’ombre. Ainsi, faute de vecteur de
communication, comprenez de magazine de mode, la métamorphose “contemporaine”
du caftan n’aura été l’apanage que de quelques initiés.
La naissance de Femmes du Maroc, en 1996, a provoqué une véritable révolution
dans le milieu de la mode marocaine. Dès le numéro un, FDM photographie un
caftan de Zineb Joundy, une des premières stylistes marocaines. Ainsi, les
couturières et les tailleurs deviennent des créateurs et des stylistes et s’installent
progressivement dans le tissu économique du pays. Mieux encore, le caftan se
transforme en moyen direct et public de revendications social. Un décolleté
plongeant, au-delà de sa fonction sublimatrice, est synonyme d’émancipation,
de liberté et de confiance en soi.
Il fallait rendre ces messages encore plus visibles mais de manière ludique.
Il fallait donc un événement qui permette au vêtement traditionnel de s’exprimer
tout en paradant, en faisant rêver et en évoluant avec la femme. L’idée de
créer un événement multi stylistes autour du catftan et aux normes internationales
est celle de Naceureddine El Afrit, le fondateur du Groupe Caractères. Une
idée qui séduit et inspire la FDM team composée au départ de Aïcha Sakhri et
Ghizlaine Ouazzani. Caftan était donc né et avec lui, un message fort : offrir
une plateforme de liberté et de créativité aux passionnés des métiers d’art
marocains. Oui, des métiers d’art. Car, il ne suffit pas d’obtenir un diplôme
de styliste ou de modéliste pour participer à Caftan. Il ne suffit pas non
plus d’aimer la couture pour cela. Enfin, il ne suffit pas d’avoir une assise
financière pour se procurer des tissus italiens de belle facture, pour participer
à Caftan. Le travail des artisans, la recherche, la créativité, le fait-main
et l’esprit de perfection, voilà ce qui mène seulement dix créateurs Haute
Couture et un Nouveau Talent, sur une cinquantaine de dossiers reçus, à monter
les marches du podium Caftan. Nabil Dahani et Noureddine Amir, Nouveaux Talents
de 2002, mais aussi Réda Boukhlef et Meriem Benamour pour Mahe-Mi avec leur
collection Pirates en 2007, tous ont défrayés la chronique. C’est sans doute
une des raisons pour lesquelles Caftan les accueille à bras ouverts. Le message
de Femmes du Maroc est très clair : ne vous souciez pas de logistique. Cherchez
! Imaginez ! Réalisez ! Faites-nous rêver ! Go ! Le public n’en sera que ravi
!
Les trublions de l’ordre classique osent et ça paye. Se créer un nom, imposer
son style, se dépasser, voilà le retour d’ascenseur de ceux qui jouent le jeu.
“Les défilés et en particulier Caftan, au Maroc, servent à mettre en avant
les capacités et l’intelligence des créateurs. La déclinaison commerciale,
on a le temps de la travailler pendant l’année. Un Lakhdar est capable de faire
de l’ancien. Mais pour Caftan, c’est différent. Il joue, détourne les codes
et donne du coup, une vraie identité à son passage. Les créateurs étrangers,
comme John Galliano, font du spectaculaire pour montrer le prestige de leur
atelier. Coupe traditionnelle ou pas, ce n’est finalement plus le sujet. Les
jeunes doivent le comprendre et créer selon leur personnalité et non celles
de leurs futures clientes !”, confie une Dahab Ben Aboud qui aura parfaitement
compris l’enjeu de l’événement : promouvoir des styles et non des modes. Forme
en T ou pas, ce n’est peut-être pas du caftan, mais pour FDM, c’est Caftan.