Femmes du Maroc

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Reportage


Du mouton à la djellaba

Nous qui achetons nos habits dans les magasins oublions qu’il n’y a pas si longtemps, les étoffes, vêtements, couvertures et tapis étaient patiemment tissés par les femmes à partir de laine de mouton. Cela se fait encore chez nous... Et si nous remontions le fil du tissage?

Soumaya Naamane Guessous

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Le mouton est, semble-t-il, l’un des premiers animaux qui fut domestiqué, probablement sur des terres qui sont celles de l’Irak aujourd’hui, vers 8900 avant J.C. Il est l’être vivant le plus répandu sur terre après l’Homme. Il est aussi le plus précieux pour l’humanité. Pour la nourrir et la vêtir. La laine du mouton est sacrée, comme le pain. Autrefois, les doigts féminins la transformaient en divers articles destinés à leur famille ou vendus au souk par les hommes. Les jeunes filles, à qui l’on apprenait à tisser dès leur plus jeune âge, aidaient leurs mères. Mariées jeunes, elles terminaient leur apprentissage auprès des belles-mères. L’article tissé est le fruit de longues heures de labeur. Plusieurs étapes sont nécessaires avant d’arriver enfin au tissage. Toute une chaîne de travail que les femmes devaient assurer les unes après les autres. Certaines se souviennent : “Aujourd’hui, on achète tout. Moi je devais tout faire moi-même. Pour avoir une couverture en laine, je me détruisais la santé. Je m’occupais des enfants, du mari, de la maison, de la cuisine, du bétail… Et dès que j’avais un moment de répit, je courais m’occuper du tissage.” Suivons les différentes étapes du travail de la laine…

Le lavage de la laine :
La peau de mouton, “labtana” trempe toute une nuit dans une eau mélangée à un détergent naturel. Ensuite, la peau est battue pour ôter la saleté. La tisseuse doit alors être aidée par une autre femme car, mouillée, la peau devient lourde. Celle-ci est retournée “en doigt de gant”, autrement dit la laine à l’intérieur. Elle est rangée loin du soleil pour fermenter deux à trois jours. C’est alors que la laine peut être arrachée à la main. La laine peut aussi provenir directement de la tonde, “tzaze”. Au printemps, les hommes tondent les moutons aux cisailles. Commence alors le lavage. La toison est d’abord aérée et dépoussiérée puis trempée dans de l’eau une nuit entière. Elle est ensuite plongée dans de l’eau additionnée de “tighecht”. L’eau nécessaire au lavage provient pour les plus chanceuses du puits domestique. Quant aux autres, elles vont à la source, à la rivière, où elles remplissent d’eau des dizaines de seaux. On les voit s’acheminer en groupes vers les points d’eau, portant sur leurs têtes des amas de laine, et dans leurs mains des seaux, et suivies d’ânes ou de mulets bâtés. Souvent, les hommes interdisent aux femmes de sortir. Il leur faut alors se faire amener l’eau au foyer ; une corvée dans ce cas réservée aux filles comme aux garçons.

Elles trempent ensuite la laine dans l’eau, la ressortent pour la rincer en la piétinant avec force avant de la retremper, aidées par les enfants, garçons et filles.

Le séchage :
La laine est étalée sur un linge. Le jour, les femmes l’étendent à l’air, pour la ranger au coucher du soleil. Opération répétée pendant plusieurs jours. Une fois la laine séchée, les femmes la battent avec un bâton pour l’aérer et en expulser les impuretés.

L’écharpillage :
On trie ensuite la laine pour assembler des lots homogènes suivant la taille, la finesse, la couleur des fibres… La plus blanche, par exemple, est réservée à la fabrication de couvertures et de djellabas pour hommes.

Le cardage :
Il dure plusieurs jours et consiste à démêler les fibres de laine à l’aide de cardes “karchal” ; deux plaques de bois munies d’épaisses aiguilles métalliques. On fait passer les mèches de laine au travers du karchal pour orienter les fibres dans le même sens.

Le peignage “lamchit” :
Les femmes brossent la laine cardée à l’aide d’un peigne en bois afin de mettre en parallèle les fibres et d’éliminer les fibres courtes.

La formation de rubans peignés :
Une masse de laine est accrochée au peigne. La tisseuse maintient le peigne immobile sur le sol, avec son pied. Elle tire délicatement sur la laine peignée, pour obtenir un large ruban de plus en plus long. Les rubans, sboula, sont enroulés autour d’une quenouille en bois “rakkabe” pour être filés.

Le filage :
Il consiste à transformer les fibres de laine en un fil résistant. Les mèches de laine sont étirées et torsadées. La régularité du fil est primordiale pour un tissage sans défaut.

Le filage, une des activités les plus anciennes de l’humanité, peut être réalisé sans instrument, par simple frottement de la laine sur la cuisse. Mais pour aller vite et donner du fil de bonne qualité, les femmes utilisent un outil spécial : le fuseau, “maghzal”, est parfois juste un bout de roseau. Il permet de tordre les mèches, alors que la femme les étire, et d’enrouler le fil au fur et à mesure de sa fabrication. La fileuse fait des fils de 30 à 50 cm de longueur, qu’elle enroule autour du fuseau, puis reprend la même opération.

C’est vers le 12ème siècle que la roue à filer, ancêtre du rouet, fait son apparition en Occident, pour donner ensuite naissance à des machines. Au Maroc, le rouet est inconnu. A ce jour, les femmes filent encore la laine avec le “maghzal”. Il faut savoir que le filage exige finesse et patience. C’est une opération longue et fastidieuse à la production faible, comparée au temps qu’il faut pour la réaliser. Il faut 4 jours pour terminer une “ouquya” de fil fin qui équivaut à 50 grammes de fil ; et pour tisser une djellaba, 400 grammes de fil sont nécessaires !

Dans le filage, les femmes font la distinction entre le fil de chaîne “al ouaqaf ou sda” vertical dans le métier à tisser, et le fil de trame “attayah ou ta’ma” horizontal dans le métier à tisser. Les soins apportés au travail de la laine lors des étapes précédentes donnent différentes qualités de laine. Les fils fins et blancs servent aux djellabas ; les fils épais aux couvertures et tapis.

La formation des écheveaux :
Après avoir rempli le fuseau de laine filée, la femme le vide. Assise sur le sol, jambes allongées, elle entoure une extrémité du fil de laine autour de son gros orteil et fait des mouvements de va-et-vient avec le fil, entre son orteil et son bras gauche, pour former des écheveaux avec la main droite. Des gestes qui permettent d’ordonnancer le fil et évitent qu’il ne s’enroule sur lui-même lors du tissage. Quand la femme peut se faire aider, elle vide le fuseau en se servant des deux mains de son assistante, tenues écartées de façon parallèle. Le fil de laine peut ainsi être formé en écheveaux.

Le blanchiment des écheveaux :
La laine doit être blanche, et pour cela, il existe plusieurs procédés. Parmi eux, le “t’kabrite” qui consiste à mettre du souffre dans un brasero, “canoune”, alimenté en feu et à le couvrir d’un panier cylindrique en roseau. L’ouverture du panier est orientée vers le sol, couvrant le brasero. Sur le panier sont déposés les écheveaux recouverts d’un linge pour être enfumés de souffre.

La laine filée peut aussi passer par la chboub, eau tiède mélangée à de la poudre de chebba, “pierre d’alun”. Le trempage dure une nuit. Vient ensuite le séchage : les écheveaux sont suspendus sur une corde au soleil. En hiver, les femmes utilisent d’autres sources de chaleur pour le séchage tel le brasero.

La teinture :
Pas de colorants chimiques… Les tisseuses fabriquent leurs colorants à partir de produits naturels à base de plantes, ou les achètent chez el attar, “herboriste”. La laine trempe dans l’eau teintée, ensuite dans du vinaigre qui en fixe la couleur, avant d’être séchée au soleil plusieurs jours durant.

La mise en échevettes et en pelotes :
Certaines tisseuses utilisent les écheveaux pour les étapes suivantes. D’autres font des pelotes avec le fil de laine “attakbab”. Le fil fin, destiné aux articles de qualité, est formé en pelotes pour mieux l’étirer. Les pelotes reposent quelques jours afin que le fil reste étiré. Sinon, lors du tissage, il risquerait de se rétrécir et d’affecter la qualité du produit.

Les étapes permettant de passer de la laine brute au fil de laine sont longues et laborieuses. Le tissage ne commence que quand la laine est filée.

La technique du tissage :
Il y a tout d’abord l’ourdissage : préparer la nappe de fil appelé “sda” exige la participation de trois femmes. Elles plantent dans le sol deux piquets en bois “laoutad”. La distance entre les deux piquets correspond à la longueur de l’article à tisser. La mesure s’effectue avec des coudées “draâ” et non au ruban métrique. A côté de chacun des deux piquets s’assied une femme. La troisième fait des allers-retours entre les piquets avec, dans les mains, une pelote de fil de laine, retenue par les piquets à chacun de ses passages.

Les femmes qui s’occupent des piquets retiennent le fil et le nouent pour former la nappe à partir de laquelle sera tissé l’article. Au fur et à mesure des allers-retours de la femme se constitue la nappe, dont la hauteur correspond à la largeur de l’article à tisser. L’ourdissage dure des heures. Un fil épais aide à monter rapidement la nappe. Fin, il demande plus de temps et d’énergie. En fin d’opération, celle qui fait la navette avec la pelote de laine a effectué un marathon de 10 à 20 kilomètres. S’il pleut, l’opération se fait à l’intérieur de la maison ; sinon dans les patios ou à l’extérieur. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de voir, dans les rues des douars, des villages et des villes, des femmes en pleine opération d’ourdissage. La coutume veut que les passants offrent de l’argent ou du sucre “labyadh” ou disent “allah y’âoune”, “Dieu vous aide”, pour éviter le mauvais œil.

Différents rituels :
Dès que les piquets sont plantés, on casse du sucre dessus, pour se porter bonheur, implorant Dieu et le Prophète. On jette aussi du sel contre le mauvais œil et la jalousie “tabââ” qui risqueraient d’affecter les étapes suivantes et la santé des tisseuses. On accroche sur les piquets un talisman ou une petite bourse verte contenant des produits censés apporter une protection… L’ourdissage est alors vécu avec plus de plaisir. C’est la fin d’un long travail et la transition vers le but final : le tissage.

Mais avant cela, il faut d’abord monter le métier à tisser “el manegège” à la force des muscles. Deux piquets en bois “el louaqafe” sont plantés verticalement, en parallèle dans le sol. La distance entre les deux piquets correspond à la largeur de l’article à tisser. Entre ces deux piquets, sont accrochées deux planches trouées sur la longueur “al khouchba” : une des planches est accrochée en bas, à quelques centimètres du sol, et l’autre sur la partie supérieure des piquets. Les extrémités des planches sont maintenues à celle des piquets à l’aide d’une corde nouée solidement afin que le métier ne bouge pas lors du tissage. Vient ensuite l’étape de l’étendage de la chaîne pour maintenir les fils en place, utilisant des techniques minutieuses. La moindre erreur détruit tout le travail. Le métier à tisser monté, tous les fils sont mis en place et tirés à l’aide des planches dont les trous retiennent les fils.

On passe ensuite à la constitution de la lisse “en-nira”, faite d’un croisement entre les fils de la chaîne “sda” et les fils de la trame “to’ma”. La lisse permet aux fils de s’entrecroiser. L’entrecroisement des fils est à la base de tout tissage.

Les tisseuses se servent de tiges de roseau rigides, qu’elles placent horizontalement entre les fils, pour les séparer et permettre leur entrecroisement. Démarre alors la préparation du fil de rentrage à partir duquel va enfin commencer le tissage. Lorsque les femmes travaillent une djellaba ou un tapis sans relief, elles préparent donc un produit à la surface rase, sans points noués. Le tissage va se faire à l’aide de fils entrecroisés et superposés. Chaque fil est tassé avec un peigne en métal, à la poignée en bois “lamchate”, aux dents fines et courtes.

La qualité de l’article en dépend. Si le tissage n’est pas homogène, le produit sera défectueux.

Quand la tisseuse travaille un tapis à points noués, le fil doit d’abord être coupé en petits morceaux de 10 cm. Des mains expertes défont les écheveaux ou les pelotes de laine pour couper les fils à la dimension voulue et les remettre à la tisseuse qui les noue sur la lisse. Opération à laquelle participent les fillettes. Si l’étoffe est de couleur unie, le tissage est rapide. S’il y a des couleurs en bandes, cela demande du temps. S’il y a des motifs, le tissage est encore plus lent. Le tissage terminé, vient enfin le moment tant attendu, celui qui procure le plus de joie et de soulagement, marqué par des youyous : couper les fils qui maintiennent l’article au métier à tisser “tagraje”. L’ouvrage est étendu sur le sol, pour les dernières finitions.

Pour certains tapis, il faut faire une rangée de franges aux extrémités : couper des fils d’une vingtaine de centimètres et les nouer un par un pour donner une touche esthétique.


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publiée le 01/06/2009


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