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Caftan : les coulisses d’or et… d’argent

Entre rêves de matières soyeuses de Haute Couture, et véritable aventure financière pour les jeunes stylistes, l’après-Caftan apporte une plus-value évidente dans leurs carrières et pour le marché de la Haute Couture marocaine à l’Etranger. Levée de rideau sur une industrie coûteuse et follement téméraire devenue une véritable Ecole de la Haute Couture marocaine.

Karim Serraj

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Somptueux caftan marocain sans cesse réinventé ! Quelle formidable industrie patiemment sollicitée pendant des mois à travers les ateliers des couturières et des maâlems, les tresseurs des fils dorés, les tambours des artisans des broderies, les créateurs de cherbils féminines et des belghates. L’événement mode de l’année a fait défiler, sans “compter”, ce samedi 3 mai, ses matières nobles : brocart, dentelles, soieries d’Extrême-Orient et fines étoffes réservées à la Haute Couture internationale. Des ornements de bijoux et de pierres précieuses, des h’zams ciselés de fils d’or et d’argent, des accessoires de haute facture sortis des rêves des créateurs. Quelle machine industrielle derrière le rideau des créateurs de mode ! Tout cela a un coût, souvent faramineux pour de jeunes créateurs. Même les stylistes, au nombre de dix cette année, ne savent plus où donner de la tête plusieurs mois avant l’événement ! Simohamed Lakhdar, l’un des artistes en vogue depuis quelques années, résume ainsi l’aventure : “Préparer Caftan, c’est aller vers l’inconnu… C’est difficile de budgétiser et de respecter, à l’arrivée, les compromis entre créativité et coût de l’idée.”

La créativité est libre et n’a pas de limite. Caftan est le moment “où tout devient pensable, dit-il, c’est même la seule occasion de l’année où les stylistes ne pensent ni à leurs clientes, ni aux contraintes de coût, mais à un objet d’art.” Un voyage dans le temps et l’espace. Une virée dans la subjectivité pure où la matière brute d’antan détonne électrique dans un style glam’rock dans la collection de Ihsane Gailane ou en s’imprégnant des peintures orientalistes chez Amina Boussayri.

Dans leurs élans surréalistes, chaque fois renouvelés, pour casser le déjà-vu, l’attendu de la tradition, vers la transformation en des figures étonnantes et inassouvies, les caftans de Haute Couture n’ont pas de prix ! “Ils coûtent, c’est tout”, explique Maria Chahdi Ouazzani. Cette créatrice remarquée sur le podium, a fait appel, cette année, à pas moins de trente-six brodeuses et dix maâlems pour accoucher de ses obsessions artistiques. Une véritable PME en ruche jour et nuit… Mais loin de l’île enchantée, les stylistes finissent par payer toutes leurs factures, souvent bien après l’achèvement du défilé de mode.

Un frêle tissu sur la peau
“C’est une collection miracle !”, affirme Nabil Dahani en écarquillant des yeux tout ronds. Il a utilisé cette année, pour se confiner à son idée créatrice, du brocart italien, l’étoffe la plus précieuse qui coûte la bagatelle de 2.500 ou 3.000 DH/mètre. “Pour une seule tenue, il faut compter parfois cinq ou six mètres de tissu”, le calcul est vite fait pour les caftans qu’il a mis en scène dans cette édition de Caftan. Simohamed Lakhdar privilégie également le brocart, et opte pour le brocart marocain, “plus authentique que l’importé”, précise Simohamed, autour de 1.500 DH/m. Le satin de soie, qui peut atteindre 1.800 DH/m, est une autre matière prisée par les stylistes de Caftan. Chaque tenue a ses spécificités, ses contraintes, ses besoins. L’usage que font les stylistes des étoffes, et la façon dont ils veulent les travailler pour leurs collections, déterminent finalement leur choix. Madiha Bennani a utilisé du brocart de Paris (7.000 DH le coupon de 3 mètres), du tulle, du sari, des velours achetés en partie en France, à Milan et à Casablanca. Maria Chahdi Ouazzani a acheté pour 70.000 DH rien qu’en tissus pour sa collection, et le hrir lui a coûté 30.000 DH. Elle chuchote : “Pour les tissus, beaucoup de choses n’auraient pu se faire sans mon associé…” Zineb Lyoubi Idrissi estime avoir utilisé 2.500 DH de sqalli pour chacune de ses treize tenues, soient 32.500 DH déboursés pour ce matériau fin. Les tissus sont parfois dénichés dans des zones franches, comme à Dubaï et d’autres ports moyen-orientaux. Réda Boukhlef et Meriem Bennamour évoquent un plus large choix dans les satins d’Orient et des combinaisons de couleurs inouïes, qu’ils ont utilisés lors d’une précédente édition de Caftan, mais “c’est à Paris, cette fois-ci, dit Meriem Benamour, que nous avons faits nos emplettes.” Zineb Lyoussi Idrissi, elle, table sur un budget de 30.000 DH pour chaque tenue. Madiha Bennani, dont c’est la première participation cette année, a prévu un budget de 500.000 DH pour ses treize tenues. La collection Simohamed Lakhdar peut aller plus loin, avec cette précision que “l’argent ne compte plus quand Caftan est là”. Parole d’artiste passionné… qui sait perdre la mémoire au bon moment ! Le jeune Abdelhanine Raouh est le plus sage des créateurs de Caftan : “J’essaie de cadrer mes idées avec une somme rondelette ne dépassant pas les 15.000 DH par tenue.” Ihssane Ghailane a consacré 650.000 DH à ses tenues.
Ce frêle tissu sur la peau féminine forme un cercle et “c’est à partir de là que commence le jeu de la création”, dit Abdelhanine Raouh, jeune talent de Caftan 2007. Jeu d’alliage et d’harmonie selon le nombre de pièces utilisées pour le caftan. Jeu de synchronisation et d’ornementation avec les dentelles, la mousseline, avec les broderies qui viendront prendre corps sur l’étoffe. Un autre gros budget qui s’annonce aléatoire et incontournable car les broderies donneront le ton et un caractère définitif à la création.

La ruche des ateliers
La broderie, l’application des dentelles, la mousseline, sont des étapes parallèles qui impliquent un travail de chaîne avec des ouvrières, des brodeuses, des maâlems autour de l’étoffe. C’est un travail d’équipe qu’il faut superviser de très près, disent les stylistes. Les croquis et les esquisses sur les papiers prennent vie entre les mains des artisans. Comment faire ressortir les soieries chatoyantes en faisant scintiller l’or ? Dessiner des courbes en broderies suggestives ? Gonfler un fil pour façonner des motifs et des figurines qui invitent à la songerie ? Qu’auraient été ces magnifiques caftans patiemment brodés des mois durant sans les indispensables ateliers travaillant à l’ombre des stylistes ? Dans une collection de Caftan, ils peuvent représenter quarante-six ouvrières et artisans pour Maria Chahdi Ouazzani. A Fès, trente ouvrières et dix couturiers et maâlems participent aux ateliers de Zineb Lyoubi Idrissi, pendant huit mois de travail. Madiha Bennani a eu recours à trente personnes pour venir à bout de ses treize caftans. Ihssane Ghailane a fait appel à trente-huit professionnels de la couture. Simohamed Lakhdar préfère restreindre ses équipes à une dizaine de personnes qui finissent par confondre le jour et la nuit quand approche la semaine du défilé. Idem pour les autres créateurs qui parlent de quinze ou vingt ouvrières et couturiers nécessaires cette année à leur travail créatif. Sauf pour notre superman de l’édition 2008, Abdelhanine Raouh, qui a su briller sur le podium avec le plus petit budget, et avec trois ouvriers et un seul maâlam, le bien nommé Larbi, “qui a fait un travail titanesque, il n’y avait que lui et moi, de bout en bout pour les treize caftans”, se rappelle le styliste prodige.

Les ateliers des couturières et des maâlems représentent des salaires fixes pour les créateurs. Les ouvrières perçoivent un salaire de 2.000 DH par mois, et sont généralement embauchées toute l’année, comme dans les ateliers de Maria Chahdi Ouazzani et la plupart des stylistes interrogés. Le maâlem est l’artisan le mieux payé dans la chaîne de production du caftan. Son salaire dépend de son savoir-faire et de la nature de l’ouvrage à réaliser. Mais c’est aussi le “double” du styliste qui matérialise ses idées les plus folles. Les maâlems sont convoités sur le marché et jalousement tenus au secret par les stylistes. On se les arrache pour leur savoir-faire traditionnel et il n’est pas rare d’assister à des petites gueguerres entre stylistes pour s’approprier les meilleurs maâlems du marché. Dans les ateliers, la corporation est dûment hiérarchisée en “apprentis”, qui bossent au smig, puis en “sanae” (artisans) qui sont en quelque sorte les généraux des maâlems. Ils sont payés à l’ouvrage, leurs salaires pouvant atteindre 400 ou 500 DH/jour selon le nombre de réalisations et la rapidité de l’ouvrage. Le maâlem réalise les motifs et les idées les plus difficiles des stylistes, il est le chef d’une petite entreprise. Ces ateliers de coutures et de broderies, qui méritent davantage de lumière et un podium “sont le nerf du styliste”, affirme Simohammed Lakhdar. Ils réalisent chaque détail et idée imaginés pour les caftans et le travail est souvent herculéen. Dans les ateliers de Ihssane Ghailane, les douze capes portées par les hommes et les femmes ont demandé cinq mois de travail, jusqu’au dernier soir qui précédait le défilé. “Ce sont pourtant des accessoires parallèles aux caftans proprement dits, souligne la styliste, coûteux et difficiles à réaliser, car il y avait du cuir, de la soie, du filet que notre équipe a passionnément tissé.” Dans le cas de Madiha Bennani, qui a opté pour faire défiler chaque tenue avec un accessoire de sac, “les perles incrustées dans chaque sac ont demandé, dit-elle, 300 heures de travail” ! De quoi accentuer le respect pour les belles œuvres qui défilent, éphémères comme l’art, sur la passerelle d’un soir.

Un retour sur investissement assuré
Après la galère et les longs mois de travail, malgré les problèmes d’argent et la traversée du désert pour certains, les stylistes sont unanimes : l’événement apporte une plus-value évidente dans leurs carrières et pour le marché du caftan à l’étranger où ils se font connaître rapidement. Dans une collection qui aura coûté 500.000 DH, le styliste devra nécessairement écouler toutes les pièces pour entrer dans ses frais. Ce qui se fait, selon les créateurs, assez rapidement vu “l’intérêt que suscitent ces caftans au lendemain de chaque édition”, dit Simohamed Lakhdar. Ihssane Ghailane se souvient “avoir vendu une pièce de Caftan 2006 à une reine saoudienne, mais une autre de mes fiertés est d’avoir habillé une princesse marocaine avec une pièce de Caftan.” Les caftans de l’événement de mode s’écoulent entre 35.000 et 70.000 DH, mais ils peuvent devenir exceptionnels aux yeux de certaines clientes. Elles mettront le prix fort, jusqu’à 100.000 DH selon les dires des stylistes qui hésitent à parler des tarifs pratiqués. Le caftan le plus cher de toute l’histoire de la mode au Maroc, a été vendu, en Egypte, par Samira Haddouchi, provenant de l’édition Caftan 2005. 35.000 dollars (environ 340.000 DH) !

Pour tous les stylistes de Caftan, la médiatisation, et la reconnaissance de leur art, agissent en catalyseur de carrière. Ils se font connaître en dehors de nos frontières et leurs carnets de clientes se font plus conséquents. Par ailleurs, comme l’explique Madiha Bennani : “Il y a un fait nouveau depuis deux ou trois années, c’est l’exclusivité du modèle, avec un contrat dûment signé par la ou le styliste pour ne pas le reproduire. Car dès la sortie des photos de l’événement Caftan sur la revue Femmes du Maroc, et la circulation des images sur Internet, les contrefaçons commencent !” Et pas seulement dans les ateliers chics de Fès, Rabat, Tanger, Marrakech ou Casablanca. Caftan crée des tendances dans le monde, ce qui est la plus grande des récompenses que puissent espérer nos jeunes talents. “Aujourd’hui, poursuit Madiha Bennani, les clientes exigeantes ne veulent même plus des caftans de l’événement, car elles savent qu’ils seront vite copiés. Elles me demandent de créer, pour eux, de la Haute Couture, un modèle unique, comme si je travaillais pour une édition de Caftan.” Cela veut dire que la Haute Couture, timide mais bien là, fait son apparition dans nos ateliers marocains. La talentueuse Zineb Lyoubi Idrissi observe le même mouvement de son côté : la Haute Couture, en dehors des éditions de Caftan, inspire chaque année plus de couples et de femmes, ce qui est un signe nouveau dans le paysage de notre mode.


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publiée le 01/06/2008


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