Directeur de notre patrimoine artisanal à la Maison de l’Artisan, Mohamed Saïri
s’est fait remarquer, ces dernières années, à travers des actions porteuses pour
la remise à niveau de l’industrie artisanale et son exportation. Sans omettre
qu’il est aussi un grand amoureux du caftan marocain, qui a apporté fraîcheur
et idées nouvelles au moulin du jury Présélections de l’événement Caftan.
Karim Serraj
Les objets, Mohamed Saïri ne les voit pas comme nous. Et c’est pareil pour les
caftans qui ont défilé devant lui en 2005 et cette année, lors de sa participation
dans le jury de l’événement Caftan. Devant une poterie ancienne, il évoque
son histoire berbère, juive, africaine, chrétienne. Un peu comme le Maroc qu’il
aime, une mosaïque artistique de visages, de créativités, de sensibilités.
“L’artisanat, c’est un art, mais pas simplement. C’est un résumé du Maroc.”
Ce Jdidi de naissance et de cœur, n’en démord pas avec son “patelin d’enfance”
fait de mer et d’horizons lointains. Il y pense chaque jour depuis les fenêtres
de son bureau au ministère. Cadet de sept frères et sœurs, il a grandi au rythme
des vagues d’El Jadida, insouciant, adolescent à l’école publique du lycée
d’Ibn Khaldoun, puis à l’école d’administration publique à Rabat. Il ne sortira
plus de cette ville. Il dirige, depuis lors, la Maison de l’Artisan. On lui
doit notamment d’avoir doublé, en cinq ans, le nombre des exportations à l’étranger
de nos produits artisanaux. Un exploit ? Dans les coulisses de son département,
tout le monde répète que c’est le fruit de son travail. Il hausse les épaules
et reconnaît que l’artisanat marocain se portait mal et que maintenant le bout
du tunnel est en vue. Sa botte secrète pour le travail ? Il n’en a pas, mais
ses yeux s’allument brusquement d’une lueur d’enfant : “A la fin de mes études,
se souvient-il, j’ai rejoint le Ministère du Commerce et de l’Industrie pendant
quelque temps, avant d’atterrir à la maison de l’Artisan. C’est là que j’ai
trouvé ma passion !” Malgré plusieurs propositions d’aller travailler dans
d’autres pavillons du Ministère, Mohamed Saïri est resté attaché à l’artisanat
à une époque où tous la fuyaient pour les énormes difficultés traversées. Des
corporations en déliquescence, une créativité au point mort et des professionnels
qui crient famine… Une industrie moribonde.
L’homme providentiel de
Adil Diouri Même les touristes qui séjournaient dans nos villes n’en voulaient plus… Il
vient à la rescousse du secteur et retrousse ses manches pour se lancer corps
et âme dans la sauvegarde de ce qu’il appelle “son” patrimoine : “Je suis épaté
par l’innovation, c’est la seule issue pour l’objet artisanal, véhicule de
notre richesse sociale et citoyenne”. Il élabore un programme de sauvetage,
passe ses nuits à réfléchir à des actions d’envergure pour empêcher le vaisseau
de sombrer. Et la sauce prend. Avec la confiance du Ministre de tutelle, il
part à l’assaut de l’industrie artisanale. “Il fallait organiser, régenter
les corporations, les ordonner dans leurs métiers respectifs”, se souvient-il.
Il n’y avait aucune visibilité sur les acteurs et leurs potentialités réelles.
Mohamed Saïri et son département s’improvisent commerciaux, tâtent de l’événementiel,
de la communication, prospectent des marchés dans les pays étrangers. “La relance
de l’artisanat ne pouvait se faire sans la découverte de nouveaux marchés à
nos produits”, explique l’homme providentiel à l’époque de Adil Diouri.
Il organise des expositions en faisant voyager, depuis le Maroc jusqu’aux pays
hôtes, des médinas marocaines, des ksours en carton-pâte, des troupes traditionnelles
de danse et de musique pour recréer des scènes de rue de la vie marocaine,
pour donner vie à l’objet. Dans la foulée, des contrats commerciaux entre des
PME marocaines et des entreprises étrangères s’accumulent. Les ventes commencent
à frémir, puis à s’accélérer en deux, trois ans, jusqu’à atteindre désormais
deux fois plus de vente à l’international. Une reconnaissance qui ne va pas
sans quelques frayeurs, se souvient-il, comme ces camions retenus à la douane
française jusqu’à minuit : “Les Ministres invités à l’inauguration devaient
arriver le lendemain à 10 heures. Autant dire que nous devions régler, en quelques
heures, le malentendu avec la douane française, vider les trois camions et
préparer les 700 m2 de l’exposition…” Une folie. Mais tout s’est finalement
bien passé. Aujourd’hui, la Maison de l’Artisan a gagné en crédibilité. En
perspective de la stratégie 2015, Mohamed Saïri entend “continuer la segmentation
des acteurs, avec une hiérarchisation des PME-PMI marocaines, un ciblage des
besoins et des compétences, des contrôles des références, afin de moderniser
le secteur.”
Le caftan est un modèle à suivre “Le caftan est un produit phare de l’artisanat national et il représente un
bel exemple de ce qui doit être fait pour les autres produits”, dit-il. Il
a été porté par les femmes qui ont toujours su le faire évoluer avec les
années : “Le caftan était un vêtement masculin, qui a été porté et détourné
par la femme. Et sa façon de s’approprier l’habit témoigne de sa quête de
liberté.”
C’est le merveilleux agissant : l’alchimie de voir un jour des tapis marocains
devenir des produits très industrialisés dans le monde et servant de paillasson,
de tapis d’entrée ou de salon, même détournés, même défigurés, mais recréés
à l’infini depuis notre tradition de base. Idem pour les autres produits qui
ne manquent pas de caractère : “C’est une constance dans l’architecture, dans
le tapis et toutes les autres formes d’expression artistique locale. Prenez
le salon marocain, par exemple, il y a en lui la méridienne romaine, le coussin
andalou et le jeté berbère ; c’est pratiquement toujours une juxtaposition
de plusieurs civilisations.” Le caftan ? “C’est un drapé qui provient d’Orient,
mais peut-être aussi du drapé romain, avec une juxtaposition du gilet ottoman,
et une recomposition de l’époque élégante andalouse.” Et il termine : “C’est
le discours que doit porter l’artisanat aujourd’hui pour se libérer industriellement.”
Les univers parallèles qui travaillent un même objet, et l’interculturalité
qui le traverse, Mohamed Saïri les a retrouvés en s’associant à l’événement
Caftan, en tant que membre du jury des présélections, en 2005 et en cette présente
édition. “Le jury est confronté à un foisonnement d’idées, de techniques innovantes
de la part des créatifs. On ressent, dans ces cas-là, toutes les potentialités
autour de l’artisanat traditionnel marocain.” Et de donner des exemples : “Des
femmes de chefs d’Etat dans le monde portent officiellement des caftans marocains
; c’est pareil pour bien des artistes et des stars people qui adoptent ce vêtement
pour leurs sorties médiatiques.” Et de rêver : “Et si, un jour, notre broderie,
la “façon” de nos maâlems, entraient définitivement dans la Haute couture internationale
?”
Tout R’bati qu’il est devenu, Mohamed Saïri maintient des liens avec sa ville
natale. Il y est d’ailleurs Conseiller municipal depuis quelques années. “Je
milite pour la ville car elle a beaucoup de potentialités. Elle doit être valorisée
et c’est tout mon travail de conseiller.” Avec ses trois enfants, le courant
passe parfaitement. Il aime les rencontres et les carrefours de la vie. Il
y retrouve la tolérance et les échanges nécessaires pour apporter une vision
neuve à l’artisanat marocain. Brasser, fusionner, mélanger. Il évoque à demi-mot
la mondialisation et affirme qu’il faut être prêt à créer des produits marocains
utilisables en Allemagne, en Chine, aux Etats-Unis. Le chemin à suivre est
l’innovation, pour “sortir du déjà-vu et des actes de créations mécaniques”
qui s’empilent dans les souks sans trouver preneur. “L’histoire du produit
artisanal se confond avec l’histoire de notre pays. C’est un carrefour de cultures,
et c’est bel et bien ainsi qu’il doit poursuivre son cheminement.” Un objectif
relié, de très près, à un projet social cosmopolite et captivant.