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Ilham Lagrich
Géraldine Dulat Elle arrive avec un plateau de petits fours pour accompagner le thé et le café
, “vous devez avoir faim, non ?”. Souriante, un regard généreux et une attitude
assez punchy. Ilham Lagrich fait professionnellement du social. C’est un vrai
coup de foudre avec le CSSF qui l’a poussée à s’y investir en tant que membre
du bureau. On le sent. Elle est à l’aise, fière d’en être et, en même temps,
respectueuse du boulot effectué par les fondatrices. Elle y apporte sa touche,
sa valeur ajoutée professionnelle et perso tout en conservant une touche de
modestie, “C’est une cause qui ne demande pas beaucoup d'efforts pour convaincre
les gens de son bien-fondé, vous savez !”, dit-elle, en disant sur le bout
des lèvres que “Oui, un bon carnet d’adresses facilite l’accès à ces gens-là”.
Elle croit en l’efficacité de l’approche qualitativement “micro” du CCSF, mais
affirme que cela ne suffit pas. Et que s’il n’est pas de son ressort ni même
de sa réelle volonté de critiquer l’Etat, elle n’en épingle pas moins les dysfonctionnements
effarants de l’Education Nationale pour s’être approchée du dossier de la déscolarisation.
FDM : Le CSSF, c’est un coup de foudre perso ? Une implication professionnelle ? Un goût prononcé du social ? Ilham Lagrich : Mon travail de consultante consiste à diriger des projets dans le cadre de missions clairement définies. Je suis actuellement membre du bureau après avoir achevé ma mission de six mois au poste du directrice du CSSF, il y a deux années. Bien que le salaire ne m’ait pas tellement affolée, le projet m’a immédiatement accrochée. A la base, je suis formée en santé publique, je dirige des projets de développement et je passe de projets en projets. Après mes six mois au CSSF, je suis restée engagée bénévole en parallèle de mon activité professionnelle où je travaillais notamment à l’Unifem pour améliorer l’accès des femmes aux nouvelles technologies de l’information. C’est toujours intéressant de passer par les Nations-Unies car cela vous apporte une façon plus structurée de travailler. Actuellement, je suis contractante avec le ministère de la Santé sur un projet financé par l’OMS pour la prévention et la réduction de risques et usages de drogues. Nous travaillons surtout dans le nord du Maroc. Pourquoi être restée bénévole active au sein du CSSF après que votre mission soit achevée ? Durant ma mission, j’ai été fortement convaincue du fonctionnement du CSSF. Outre la mission très forte du soutien à la scolarisation des petites filles, ce qui m’a vraiment convaincu, c’est l’engagement personnel des membres du bureau ainsi que l’organisation fortement démocratique de l’association. Il y a beaucoup d’associations au Maroc, mais je trouve que le CSSF est une vraie plateforme où le débat d’idées existe entre les membres du bureau. Nous nous réunissons, mettons en place des stratégies, un plan d’action, décidons ensemble de qui fait quoi et comment et hop, le projet démarre. Cette efficacité est fondamentale pour bien travailler et mener à bien un dossier tel que la scolarisation des petites filles dans le rural. L’injustice que subissent ces petites filles me frappe profondément. Je ne comprends pas pourquoi une petite fille marocaine serait pénalisée parce qu’elle a eu la mauvaise idée de naître fille et à la campagne. Est-il nécessaire de devoir justifier la nécessité de la scolarisation des petites filles en 2008 ? Pour rappel, le droit à la scolarité est un droit inaliénable et fondamental… …qui n’est pas assuré pour de nombreuses filles encore aujourd’hui ! Aujourd’hui, encore seules 16% des filles sont scolarisées dans le rural. Voilà. C’est un chiffre insupportable qui reflète la dégradation de notre système éducatif. A cet égard, le dernier rapport de la Banque Mondial évoque clairement l’état des lieux de la région Mena, soit le Moyen-Orient et Maghreb. Pour ce rapport, un indice a été évalué cumulant à la fois l’accès à l’école, la qualité de l’enseignement et l’efficacité du savoir transmis. Et bien, nous faisons à peine mieux que l’Irak en guerre et moins que Gaza et la Cisjordanie. Or, quand on connaît la situation humanitaire de ces endroits-là, il y a de quoi être choquées et révoltées, n’est-ce pas ? De plus, nous sommes très loin derrière des pays tels que la Tunisie et même l’Algérie qui sort de dix années de guerre civile. Force est de constater que l’Education Nationale qui englobe la troisième part du budget de l’Etat est, euphémisme, totalement incompétente car immobile. Le ministère de l’Education Nationale s’approche-t-il pour observer quelques actions pilotes telles que celle du CSSF, par exemple ? Notre action est connue mais l’on ne peut pas dire que nous travaillons avec l’Etat. Il n’y a pas de vrais contacts. Le CSSF joue son rôle de société civile et nous interpellons l’Etat, au sens démocratique et citoyen du terme, sur une problématique qui, les chiffres l’attestent, ne s’améliore pas. Nous nous donnons donc le droit d’interpeller nos dirigeants pour que les choses évoluent dans ce domaine. C’est trop laborieux. Cela ne peut continuer comme ça. Nous sommes d’autant plus à l’aise pour le faire que nous interpellons l’Etat sur les objectifs qu’il s’est fixé lui-même. Nous sommes loin d’atteindre les objectifs fixés par la Charte de l’Education 2000-2010. Manifestement, la stratégie mise en œuvre n’a pas payé. Vous-même faites-vous du terrain en visitant les différents foyers du CSSF disséminés dans le pays ? Oui, bien sûr. Mais il est une règle incontournable : nous ne nous y rendons jamais à l’improviste. Nous avons une grande confiance avec nos associations-partenaires locales. Cela dit, il est normal que nous allions vérifier les conditions d’hébergement des filles, surtout si l’association en charge est récente. Dans le cadre de notre programme “une bourse pour réussir”, nous mettons également en place un encadrement dans un but de renforcement des capacités. Notre objectif est qu’à la fin d’une cohorte, notre partenariat permette à l’association d’intégrer le projet lui-même. Nous faisons profiter à cette association notre réseau CSSF aussi bien au niveau de l’entraide nationale que de la Banque Alimentaire, de façon à ce que l’association devienne complètement autonome. L’objectif ultime étant qu’elle puisse par elle-même identifier les bailleurs qui paieront les bourses pour les filles. Quel est le plus grand écueil rencontré pour une fille : ne pas être sélectionnée dans un programme du CSSF ou être déscolarisée après le collège ? Le CSSF n’a pas la prétention ni les moyens de résorber tous les problèmes liés à l’éducation au niveau du pays. La mise en place des programmes à travers les foyers est une intervention qualitative pour tenter de libérer un petit peu le goulot d’étranglement rencontré lors du passage du primaire au secondaire. Mais la sortie du collège nous laisse un goût vraiment amer. Là, nous touchons vraiment les limites de l’action des ONG. Car nous souhaitons toujours, après la prise en charge des trois années de collège, que l’association-partenaire puisse trouver une bourse d’études. Ensuite, aux internats de l’Etat de prendre le relais. Ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas et il arrive, hélas, que des filles ne puissent pas poursuivre leurs études après être passées par notre programme. Les causes de cette déscolarisation sont-elles multiples, en dehors de celle évidente de l’enclavement des douars ? Quand on a commencé à travailler au CSSF, on pensait que la cause principale de la déperdition scolaire était l’éloignement de l’école du lieu d’habitation des filles. Cela reste une raison valable, car c’est un fait qui affecte davantage les filles car les parents ont peur de laisser leurs filles marcher et s’éloigner sur d’importantes distances. Cela étant, nous nous sommes vite aperçues qu’en travaillant avec les filles, leur niveau scolaire était lamentable. Certaines provenant de régions berbérophones sont arrivées au niveau collège sans avoir suivi une seule heure de cours en langue arabe ! Or, l’examen national qui valide l’accès au Lycée se déroule entièrement en langue arabe. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’instaurer un système de soutien scolaire dans les foyers. L’association partenaire contacte des enseignants, des personnes formidables qui acceptent de faire ce travail de façon bénévole en venant aider les filles. Pour un verre de thé ou un dîner, ils viennent faire du soutien scolaire au niveau du foyer et mettre à niveau les filles afin qu’elles réussissent leur examen d’entrée au Lycée. Entre autres raisons, il faut aborder également, car il existe, le problème de la démotivation des professeurs et du personnel de la vie scolaire des établissements. Il est vrai que la fonction de professeur est socialement dévalorisée, ce qui n’est pas normal ! Nous avons besoin de retrouver une culture de l’instituteur. Pour que leur métier redevienne le plus beau du monde, il faut que les instituteurs puissent participer à la décision et à la vie de la communauté. Il faut leur redonner le goût de travailler pour juguler leur taux d’absentéisme, absolument effrayant. Enfin, il faudrait également travailler à la sensibilisation des associations de parents d’élèves afin qu’elles soient nettement plus actives. Il faut que les parents aient le droit de demander des comptes et dénoncer les défaillances, notamment celles du service public. A titre d’exemple, je ne comprends pas qu’un directeur d’école ne puisse pas s’inquiéter de la disparition d’enfants dans les classes de son établissement. Or, il ne se sent pas concerné parce qu’il n’y a pas de système de responsabilisation. Cela n’existe tout simplement pas. Il devrait rendre des comptes comme dans le cadre d’une entreprise privée. Dans les entretiens avec les jeunes filles désormais étudiantes, toutes ou presque disent vouloir revenir adultes dans leurs douars afin d’y apposer une valeur ajoutée de développement. Et c’est formidable ! Cela confirme la thèse largement validée du bien-fondé de l’éducation d’une fille. Il est prouvé qu’une fille qui a eu accès à l’éducation, à l’alphabétisme fait reculer de façon significative la mortalité maternelle et infantile, la natalité et surtout, surtout la pauvreté. L’éducation est une des ressources fondamentales du développement. C’est l’empowerment des femmes. Dans le développement d’un pays, il arrive que l’on ne sache plus si la condition des femmes est une des conséquences ou une des causes de l’avancée d’un pays. Pour le Maroc, il est clair qu’il ne peut se permettre d’écarter et léser 50% de sa population. Il ne peut s’amputer de ses forces vives. Si ces filles retournent adultes vivre dans leur douar, elles auront acquis un minimum de savoir-faire et de capacité de gestion. Elles auront appris l’autonomie et pourront jouir de leur citoyenneté à part entière. Après l’encadrement de 1.100 filles depuis l’ouverture du premier foyer et de toutes celles à venir, quels sont les grands chantiers du CSSF ? Nous travaillons beaucoup sur l’amélioration de la gestion de chaque foyer. En ce moment, nous organisons une formation en informatique pour les représentants des associations partenaires-locales. A charge pour eux de former les petites filles ensuite. En parallèle, nous continuons à faire du plaidoyer, organiser des manifestations de façon à faire une mobilisation générale autour de cette cause avec tous les intervenants possibles qu’il s’agisse des autres associations ou des institutionnels. Enfin, nous sommes également en train de promouvoir une idée chère à notre présidente Aïcha Khidani : “les bassins de l’éducation”. L’idée est de regrouper autour de certaines localités qui seront choisies selon des critères préétablis ce que nous appelons “un bassin de l’éducation”, soit un établissement primaire, un collège, un lycée, un internat, une bibliothèque, une médiathèque, etc, afin de centraliser les énergies puisque notre problème numéro 1 est le déficit de ressources humaines et matérielles. Ces bassins de l’éducation permettraient de concentrer nos ressources, seraient, cela va de soi, dotés d’un conseil d’administration qui gérerait l’ensemble de la structure et rendraient des comptes à l’Etat comme aux associations de parents d‘élèves. A notre humble échelle, nous avons fait un travail de prospection et avons trouvé des promoteurs prêts à construire un centre pilote. Reste le partenariat avec le ministère de l’Education pour aboutir au projet. De façon générale, il faut une réelle volonté politique afin de former les petits Marocains à affronter les défis du 3ème millénaire. Cela fait mal au cœur de voir que le Maroc avance sur beaucoup de plans mais qu’il laisse sur le carreau des tas de petites filles et des tas de petits garçons. Nous, au CSSF, avons choisi de faire de la discrimination positive pour les filles afin de rétablir une égalité des chances. Mais les garçons déscolarisés autour de nous interpellent également notre conscience citoyenne. publiée le 01/06/2008
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