Femmes du Maroc

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Loubna Méliane

Loubna Méliane est une battante, féministe et laïque convaincue. Ancienne leader lycéenne, marcheuse des “Ni Putes Ni Soumises”, actuelle vice-présidente et porte-parole de SOS Racisme, cette franco-marocaine de 25 ans fait la guerre au machisme des cités, à la tyrannie de la virginité comme aux assauts intégristes contre la laïcité.

Yann Barte

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FDM : Une vraie militante : lycéenne, antiraciste, féministe… Quel est le combat qui vous tient le plus à cœur aujourd’hui ?
Loubna Méliane : Il y a une vraie continuité dans tous ces combats et je ne me vois pas ne pas les mener tous. Tous sont liés à mon parcours : de fille issue de l’émigration, d’ancienne scolarisée jetée du cursus scolaire, de femme… Je suis évidemment très attachée au combat féministe qui fait partie de mon histoire et celle de ma mère…

En quoi cet engagement est-il lié à l’histoire de votre mère ?
J’ai pris conscience de cela à l’écriture de mon livre (1), me replongeant dans son histoire et les articles de l’époque. Ma mère a été retrouvée morte, nue, dans un jardin, au Caire en 1984, lors d’une soirée organisée par le compositeur Baligh Hamdi. On a dit qu’elle s’était jetée par la fenêtre. Dans le procès verbal, il n’a pourtant nulle part été question de fractures, mais de coups et de bleus. Et qu’est-ce qu’une femme mariée allait faire en Egypte avec un Saoudien ? Pour eux, c’était une pute. Ma mère a été traînée dans la boue et l’affaire vite étouffée. J’ai écrit pour lui rendre son honneur de femme et de mère et pour lui dire : “Regarde ce qu’elle est devenue ta fille !” Ça va bientôt faire 20 ans et j’ai encore du mal à en parler… Parce que c’est une femme, il n’y a eu ni procès, ni enquête. J’ai vécu avec ce sentiment d’injustice.

Un sentiment d’injustice encore attisé par le machisme et la loi des quartiers que vous avez subis ?
Oui, c’est de là que me vient ma rage. Au lieu de bénéficier des avancées juridiques qu’ont pu acquérir les femmes en France, sur la contraception, la liberté de leur corps, l’égalité entre les sexes… nous avons reproduit exactement ce que nos parents vivaient dans leur pays d’origine. Parqués dans des quartiers ghettos, nous avons été élevés pour être des “bentnass” et de futures mères au foyer dociles. Nous ne côtoyions que des gens qui nous ressemblaient, confortant nos parents dans la manière de nous élever. Pourtant nos mères ont vraiment espéré autre chose en arrivant ici… Aujourd’hui, nous sommes dans la répétition Au lieu de porter cette population vers le haut, lui enseigner ses droits, la France l'a marginalisée, provoquant ce repli identitaire, cette crispation sur des traditions éculées, comme le mythe de la virginité.

Alors pourquoi une mobilisation si tardive ?
Aujourd’hui, nous avons cette facilité à accepter ce que nos grandes sœurs rejetaient. Nous n’avons pas bénéficié du combat des féministes qui s’est arrêté aux portes des quartiers. Pour moi, c’était alors des petites bourgeoises militant dans une logique de guerre des sexes. J’ai envie de porter vers le haut mes sœurs, mes mères, mais aussi mes frères dont le comportement à notre égard relève aussi d’une énorme frustration vécue au quotidien. Rejetés à l’extérieur, ils n’existent dans la cité que par leur statut de “mec”.

De même pour vous, les générations précédentes, celles des parents, n’ont pas eu d’autres choix que de répéter ce qu’elles connaissaient ?
Oui, tout à fait. On leur dit aujourd’hui : vous êtes responsables, vous avez élevé vos enfants comme des sauvages. Mais leur a-t-on donné les moyens de s’émanciper eux aussi ? La France a continué à leur mettre la tête sous l’eau ! Mon père s’est trompé sur beaucoup de choses. Il a dû prendre du recul sur son propre conditionnement, mais aujourd’hui j’ai envie de lui dire “merci papa !”

La mixité semble avoir été mise à mal ces dernières années dans les quartiers ? Quelles étaient vos relations avec les garçons ?
La situation s’est considérablement dégradée. Nos rapports sont devenus très compliqués. Avant, il y avait des structures, de type “Maison de quartier” proposant des activités mixtes. On se retrouvait tous, filles et garçons, on discutait, on dansait… Ces lieux sont devenus peu à peu exclusivement masculins. Une fille qui s’y rendait était alors considérée comme “une grosse pute qui voulait se faire serrer”. A l’école, c’était pareil. Filles d’un côté, garçons de l’autre ! J’ai toujours joué au foot avec mes copains. Lorsque j’ai commencé à avoir des formes, mon père m’a dit de cesser, que je suscitais le désir. C’est vrai que le regard des garçons changeait, et après ? C’est bien comme ça qu’on apprend l’un de l’autre ! Ça suffit de vouloir nous protéger ! Pour pouvoir être acceptées, certaines filles se sont masculinisées jusque dans leur habillement, leur attitude, leur façon de parler, leur regard, devenant extrêmement dures, jusqu’à perdre tout attrait de femme, simplement pour pouvoir passer inaperçues.

Comment parle-t-on d’amour dans les cités ?
On n’en parle pas. Il y a une honte à dire qu’on aime. Dans les cités, tu ne tiens pas la main, tu n’embrasses pas. Pour embrasser mon petit copain, j’allais dans la laverie automatique à trois arrêts de bus de chez moi ! On rêve d’amour dans les quartiers. Nous vivons tous dans le mensonge, la schizophrénie. On est tous frustrés. L’amour est sale, pervers. Comment attendre un rapport sain avec la sexualité ensuite ? C’est pour cela aussi que l’on a des actes de violence, des viols collectifs. On n’est pourtant pas une dépravée parce qu’on a des relations avant le mariage ! L’amour passe aussi par la relation physique. Beaucoup de tabous aussi sur les couples mixtes. Même entre une Marocaine et un Algérien ! Mais où va-t-on ?! En France, on envoie des filles dans des guet-apens au bled pour les marier de force. Et lorsqu’elles vont à l’ambassade de France au Maroc, elles s’entendent dire : “Non, madame, vous n’êtes plus française, vous êtes marocaine”. Je suis heureuse qu’on revienne sur la Moudawana. En France, on suit ça de près. J’ai la double nationalité mais je dépends bien du “Code de la Famille” marocaine.

Que pensez-vous justement du nouveau “Code de la famille” ?
C’est une avancée extraordinaire ! Evidemment, cela aura des conséquences en France. Je sais qu’on va revenir sur l’âge du mariage, le partage des biens. La femme va aussi pouvoir divorcer, garder ses enfants et sortir du territoire sans autorisation du père… Mais les textes ne font pas tout. L’égalité entre les hommes et les femmes juridiquement en France, on l’a. Sur le terrain, c’est bien différent… le Maroc a besoin d’être aidé. C’est important qu’il y ait un partenariat politique, associatif, entre les deux pays et une internationalisation du combat féministe. Je souhaite bien aussi militer sur la question des femmes au Maroc.

Pourquoi la question du voile à l’école vous tient-elle tant à cœur ?
C’est simple, si on flanche sur cette question, on flanche sur le droit des filles des quartiers. Si des filles veulent imposer le voile à l’école, qu’elles retournent dans leurs pays d’origine ! On est dans une république laïque qui nous protège justement de cet enfermement. Ses filles jouent le jeu des hommes et c’est, d’une certaine manière, à cause d’elles si nous nous faisons traiter de “grosses putes” aujourd’hui ! Le principe de laïcité fait l’originalité et la force de notre pays. C’est un modèle qui doit être repris par tous les autres.

Quels sont vos liens avec le Maroc ?
J’ai un attachement extrêmement fort à ce pays. Ma mère et mon petit frère y sont enterrés. Mon frère est mort à 18 ans à cause d’un chauffard sur la sale route côtière de Mohammedia. Un type ivre a traversé la route, sans phare. La voiture a braqué et fait des tonneaux. Au lieu de porter secours à mon père et mon petit frère, des gens les ont mis sur le côté et ont pris tout ce qui était possible d’arracher à la voiture. Je créerai un jour une association sur la question routière au Maroc. Alors, avec mon pays, c’est forcément une histoire d’amour sur le thème “je t’aime, moi non plus”. J’ai aussi la famille de ma mère à Hay Mohammedi, Derb Ghallef, California… et un petit appartement à Mohammedia que mes parents avaient acheté…

parqués dans des quartiers ghettos, nous avons été élevés pour être des “bentnass” et de futures mères au foyer dociles.
les textes ne font pas tout. l’égalité entre les hommes et les femmes juridiquement en france, on l’a. sur le terrain, c’est bien différent.

 



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publiée le 01/06/2004

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