A mon âge, j’avais l’impression que tout était derrière moi. Je me disais que
ma vie était scellée. Que mon passé était définitivement
arrêté et qu’aucun événement extraordinaire n’allait venir bousculer mon existence.
Née à Fès dans une maison apparemment sans histoires, j’ai grandi au
milieu de trois frères et deux sœurs, qui ont partagé mes joies, mes chagrins,
mes jeux d’enfant et plus tard, un lien fort est resté entre nous tous. Notre
maison était connue sous le nom de “Dar saada”,
comme l’appelait alors mon père. Mon père était un instituteur rigoureux et assez
autoritaire avec ses filles, mais il s’arrangeait toujours pour jouer avec nous
dans sa chambre et montrer, loin des regards des voisins, un autre visage plus
radieux et paternel.
Karim Serraj
ainsi alla mon existence, sans remous, sans accroc, jusqu’à l’année de mes vingt
ans et de mon mariage avec un lointain cousin de Rabat. J’allais m’établir
et travailler dans cette ville, avoir des enfants, devenir un parent à mon
tour, tout en continuant à aller à Fès chaque année pour visiter ma famille.
Quand je mesure la distance du temps, je me rends compte que dix-neuf ans ont
passé avant que le choc familial ne survienne, vers l’année 2005 ; quelque
chose d’inattendu, d’inconcevable, d’inimaginable qui entre et se répand dans
l’existence sans crier garde. C’était un jour anodin de printemps, il pleuvait
sur Rabat une pluie fine, et la porte de notre villa a retenti d’un coup de
sonnette inconnu. J’étais seule. La femme de ménage vint m’avertir qu’une femme,
“de Fès”, était là. J’ai pensé à une quelconque commission envoyée par ma mère
et je suis allée voir dans la véranda du jardin de quoi il s’agissait. Là,
je vis une femme de mon âge, portant une vieille djellaba recousue, avec un
bambin accroché à ses bras… Le moment qui suivit est un trou noir dans ma mémoire.
J’ai dû vaciller, peut-être ai-je crié, ou suis-je partie en courant pour me
sauver de cette femme ? Je me souviens de son monologue effréné jeté à ma figure,
une sorte de rage et de mépris entremêlés, qui répétait inlassablement ces
mots : “je suis ta sœur Salima…, je suis la fille de ton père Moulay M…” !
Elle pleurait. Elle criait dans le jardin comme une folle. Elle se jetait à
mes pieds et voulait me serrer contre elle. Plus tard, j’ai compris la haine
et l’amour éprouvés par ma sœur, mais sur le coup, sincèrement j’étais sur
le point d’appeler le gardien ou la police pour la faire sortir de la maison.
Elle brandissait un cahier en plastique noir, qu’elle laissa à mes pieds avant
de repartir vers la porte du jardin…
restée seule, j’appelais mon mari au travail et lui racontais la scène. Il
me rassura ce jour-là, en attendant son retour le soir pour aviser ensemble
de la démarche à suivre. Le carnet noir, que je soupçonnais être un livret
de famille, est resté posé toute l’après-midi sur une table de notre chambre
à coucher. Je ne voulais pas l’ouvrir. Je ne l’aurais pas touché pour tout
l’or du monde. Il m’obsédait. Il prenait une allure maléfique sous mes yeux.
Et il était bien ce que je croyais qu’il était, dévoilant cette nuit-là son
secret le plus terrible. Nous le parcourions, mon mari et moi, les larmes aux
yeux. Elle était bien la fille de mon père, fille unique née d’un mariage tenu
dans le placard familial à l’époque et… nous étions nées, elle et moi, le même
mois. Ainsi, pendant quelques jours, je me réveillais la nuit en faisant des
cauchemars ; j’étais tourmentée, je ne savais pas ce que je devais faire. Je
soupçonnais que ma sœur allait revenir. Je présumais qu’elle me donnait du
temps pour digérer la nouvelle et qu’elle allait réapparaître pour s’expliquer…
je pris la résolution de partir pour Fès, et de tout déballer devant mon père.
Il n’avait plus rien à cacher. Il devait tout dire. A moi, du moins, si personne
d’autre n’était au courant. Et c’était le cas. Ni mes frères, ni mes sœurs
ne se doutaient de l’existence de notre demi-sœur. La réaction de mon père,
fut d’abord de me dire que c’était une vieille histoire oubliée. Mais pouvait-on
oublier sa chair ? Ma pauvre mère se tenait coite dans un coin et ne parlait
pas. Oui, elle savait pour ce deuxième mariage précipité de mon père, alors
même qu’elle était enceinte de moi ! C’est une erreur de jeunesse, voulait-elle
dire pour effacer d’un trait toute une vie et un destin. J’étais hors de moi
face à leur stoïcisme invulnérable. Pour eux, c’était fini. Mon père avait
éduqué Salima, l’avait scolarisée jusqu’à son mariage et il ne pouvait plus
rien pour elle maintenant. Son autre épouse avait été emportée, dans les années
90, par la maladie. D’ailleurs, termina-t-il, il ne l’avait guère vue toutes
ces décennies passées, se contentant de subvenir à ses besoins et à ceux de
sa fille. J’étais déroutée. Absolument rien ne se faisait voir autrefois, tout
était enfoui, bien caché par mes parents comme un mal nécessaire et inévitable
dans leur vie à deux ; mon père jouant son rôle en reconnaissant Salima sur
le papier, et ma mère en parfaite épouse traditionnelle qui devait mourir à
petit feu sans oser prononcer un mot de travers. Du coup, je n’obtenais rien
d’eux. Je repartis deux jours après de Fès avec la conviction que c’était à
moi de jouer un rôle dans cette histoire. Mais comment ? Entre désir de ne
plus entendre parler de ma sœur, et l’appel de la vie qui me poussait à aimer
et à comprendre la complexité des sentiments humains, je cédais pour l’entre-deux.
Je voulais préserver mes enfants et ma vie familiale, sans pour autant faillir
à mon devoir. Désormais je ne pouvais pas me comporter comme si je ne savais
pas. Je devais écouter cette femme. Je voulais lui donner de l’attention. Du
temps. Connaître ses besoins et lui tendre la main, puisqu’elle semblait vivre
de manière très précaire.
salima réapparut, comme je l’espérais, trois semaines plus tard. Je la recevais
à l’intérieur de la maison, avec son enfant, un garçon de sept ou huit ans,
en les embrassant longuement et en retenant mes larmes. Elle me disait “Khti
al hbiba” (ma sœur bien-aimée). Nous passâmes l’après-midi à parler d’elle.
Je connus ses misères, ses petites joies, jusqu’au décès de son mari, un commerçant,
un an avant qu’elle ne se décide à sortir de l’ombre. Pourquoi m’avait-elle
choisie, moi, et pas l’une de mes sœurs qui vivaient pourtant près d’elle à
Fès ? Sa réponse ouvrit davantage mon cœur : parce que nous étions, dans le
ventre de nos mères respectives, au même moment ! C’était troublant et exaltant
en même temps. Je lui parlais de ma vie et lui montrais des photographies de
mes enfants. Nous riions de tout et de rien. Je me découvrais une sœur. Quand
elle me quitta en fin d’après-midi, nous prîmes rendez-vous, à Fès, pour le
mois suivant. Je voulais venir sur place et voir sa petite maison, et surtout,
je ne le cacherai pas, venir mettre un peu d’ordre dans ses problèmes d’argent
et de dettes. J’avais quelques milliers de dirhams en épargne, je décidai de
les laisser pour Salima.
entre nous, une amitié tacite s’est instaurée. Elle ne voulait pas se manifester
auprès de mes autres sœurs et frères. Je l’encourage encore de nos jours, trois
ans après notre rencontre, à le faire. Je sais que c’est important et que tout
se passera bien. Dans quelques mois, en été, ma fille se marie. J’ai décidé
d’inviter Salima, sans lui demander autre chose que de venir voir sa famille,
de loin, d’une table voisine. En espérant, au fond de moi, provoquer un petit
déclic pour la leur présenter...