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Au secours, parents désemparés !

Les parents du 21ème siècle n’ont pas confiance en eux. Ils se sentent désemparés, culpabilisent, jugent volontiers qu’ils peuvent mieux faire en matière d’éducation, mais ne savent pas trop comment améliorer leur prestation malgré l’offre pléthorique de publications spécialisées et grand public sur l’enfance et l’éducation, et la multiplication d’émissions télévisées ou forums dédiés à ces mêmes thèmes. Pourquoi ce désarroi et comment en sortir ? Ebauche de réponse…

par Latifa Abousaïd

Au secours, parents désemparés !

En matière d’éducation, les parents d’aujourd’hui ne savent plus à quel saint se vouer. Jusqu’à la dernière génération, on savait comment éduquer les enfants et quasiment tous les couples, toutes les familles, appliquaient un même principe : l’autorité. La recette était simple : suivre le modèle éducatif de ses propres parents ! Mais en moins de 50 ans, les choses ont bien changé, la circulation libre de nouveaux concepts, fruit de la révolution tranquille made in ailleurs, a produit son effet chez nous. Il est devenu interdit d’interdire, surtout à ses rejetons ! Le consensus social sur l’éducation a pris la poudre d’escampette et les nouveaux parents se sont sentis, soudainement, seuls et désemparés. A force de vouloir être différents de leurs propres parents, ils ont conscience de ce qu’ils ne veulent pas être, mais ils n’ont toujours pas une image nette de ce qu’ils voudraient devenir et surtout, pas de mode d’emploi en matière d’éducation. Moins de rigidité, moins d’autoritarisme, tout le monde acquiesce. Mais cela sonne plutôt comme un slogan de campagne électorale et ne constitue point une politique d’éducation viable. La voie est d’autant plus difficile à trouver pour les parents qu’ils sont confrontés à des situations complètement inédites dans l’histoire de la famille. La séparation des couples, les familles recomposées, l’intrusion des médias sociaux et du virtuel dans les foyers, la drogue qui circule à la porte et jusque dans les salles de classe d’établissements scolaires, tout va trop vite, beaucoup trop vite, et les nouveaux parents se sentent parfois dépassés. De tout temps, les parents se sont posés des questions relatives au bien-être de leurs enfants. Les parents d’hier se demandaient : “Est-ce que mon enfant va bien ?”, quand la santé ou le moral de ce dernier battait de l’aile. Les parents d’aujourd’hui accusent le coup en culpabilisant

: “Mon enfant a un problème. Qu’est-ce que je fais d’erroné ? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?”

Hier, la famille au sens large, les proches, les voisins avaient leur mot à dire - et parfois joignaient le geste au mot - pour signifier à l’enfant comment il fallait agir dans telle ou telle situation. Aujourd’hui, la famille dite nucléaire supervise seule l’éducation de ses chérubins. Etre parent est devenu un défi essentiellement personnel : quand l’enfant va bien, cela représente une réussite dont la famille entière tire fierté ; quand l’enfant va mal, les parents accusent le coup et vivent son mal-être comme un échec personnel.

La faute à… Dolto, Piaget et Cie !

Un échec d’autant plus difficile à digérer que foisonnent les recommandations pour réussir, justement, l’éducation de sa progéniture ! Constater que les parents se sentent si démunis, à une période où les connaissances sur le développement de l’enfant atteignent un sommet jamais égalé, relève de la quadrature du cercle ! Avant Piaget - biologiste qui a déterminé le premier les différents stades du développement de l’enfant - les parents nourrissaient les enfants au lait maternel, et dès que les bouts de chou se mettaient debout, ils partageaient le repas des adultes et poussaient tout seuls tels de belles plantes ! Depuis, pédiatres et nutritionnistes dictent aux parents le menu à servir à leurs enfants. Dolto, pédiatre et psychiatre, contemporaine de Piaget, a pris le relais et a clamé haut et fort sur les ondes que l’enfant était un sujet à part entière, dès ses premiers vagissements. A sa suite, beaucoup d’autres se sont intéressés à la psychanalyse de l’enfant. On a fait de l’enfance et de l’enfant des thèmes d’expertise et on s’est mis à étudier les bambins sous toutes les coutures. On a déployé une série de champs de compétence de plus en plus précis et étroits, des chaires spécialisées ont fleuri au sein de diverses universités du monde et des tas de métiers reliés à l’enfance et à l’enfant ont été créés : pédopsychiatres, pédopsychologues, orthopédagogues, haptothérapeutes… plus de 50 professions, directement liées à l’enfance existent aujourd’hui.

Les parents se trompent en général quand ils se jugent négativement. Leur problème n’est pas leur performance mais plutôt un manque de confiance en eux.

 

Vers l’hyper-parentalité ?

Les parents suivent de près ce qui se passe sur le marché de l’éducation et n’ont jamais acheté autant d’ouvrages sur le sujet. Ils consultent fébrilement Internet pour en savoir plus sur le développement de leur bébé. Comme ils ont fini par intérioriser qu’être parent, cela s’apprend, ils sont à l’affût des dernières trouvailles sur la santé et le bien-être de l’enfant. Plus ils amassent d’infos, plus ils ont soif d’en apprendre encore et toujours plus. A telle enseigne que les hyper-parents ont fini par voir le jour, sous la plume du “famous”  psychiatre américain Alvin Rosenfeld. Qui sont ces hyper-parents ? Ceux qui en font trop, ceux qui veulent trop bien faire alors que de bons parents doivent être “juste suffisamment bons”, n’en faire ni trop, ni trop peu pour paraphraser un autre psychiatre, britannique celui-là, Donald Winnicott. Les hyper-parents cherchent à protéger leurs enfants de tout : des maladies, des accidents, des malheurs, des souffrances, des échecs… Tout parent risque de devenir un hyper-parent tellement il redoute de mal faire. C’est la peur de l’échec qui les pousserait à “hyper-performer”. Mieux vaut en faire trop que pas assez, tel est le  leitmotiv des parents modernes. Selon David Brooks -historien inventeur du terme bobo (bourgeois/bohème) - la génération des  enfants d’aujourd’hui serait la plus supervisée de toute l’histoire de l’humanité ! Mais alors, s’ils sont si bons élèves, à l’affût de tout ce qui aiderait au développement optimal de leurs enfants, pourquoi sont-ils rongés par la culpabilité d’être de mauvais parents ? Serait-ce par peur d’échouer ? La question est posée, on attend la réponse ! Une bonne nouvelle cependant, assenée par… les experts de l’enfance : la plupart des parents se trompent quand ils se jugent négativement. Leur problème n’est pas leur performance à titre d’éducateur mais plutôt un manque de confiance en eux. Toujours d’après les experts : parce que les parents ne se font pas confiance, ils se donnent un mal fou… pour ne pas s’écouter ! Par conséquent, ils n’agissent pas selon leur penchant naturel, font taire leur intuition, ne se sentent pas bien et… culpabilisent. CQFD ! Ils s’en remettent trop souvent à la parole autorisée, celle des experts.

Quand les experts brouillent les radars…

Difficile de trouver son chemin dans les recommandations des docteurs ès enfance car il leur arrive, assez souvent, de se contredire. Illustration : la télévision est elle plutôt bonne ou plutôt mauvaise pour votre enfant ? Certains experts pointent les effets stimulants du petit écran, d’autres mettent l’accent sur les effets “abêtissants”, voire addictifs, de la petite lucarne. Et la polémique est loin d’être épuisée. Autre exemple de la dérive experte : faut-il les scolariser dès deux ans ou attendre trois ans, voire plus, avant de couper vraiment le cordon et de les confier à d’autres bras, d’autres voix ? Certains pédopsychiatres recommandent que les petits profitent de l’exclusivité des soins affectifs dispensés par la petite famille jusqu’à 4 ans révolus, d’autres préconisent de les jeter dans le bain social des crèches dès 2 ans, voire 18 mois, si le bébé est mature et partant. Au-delà de ces deux exemples qui taraudent les parents et appellent une décision ferme, les discours contradictoires pullulent et empoisonnent la quiétude parentale. Influence des jeux vidéos, apprentissages précoces dès le stade foetal (combien de parents plaquent des écouteurs diffusant la musique de Mozart sur le ventre rebondi abritant le trésor à venir, convaincus par une étude pseudo-scientifique qui argue qu’à force d’ingurgiter des décibels estampillés Mozart, bébé augmente ses chances de devenir… mathématicien ?!) Les parents qui prêtent attention aux querelles des spécialistes sont piégés, car quelle que soit leur position, ils risquent de se sentir coupables de ne pas avoir pris la bonne décision pour leur enfant.

La société, juge et partie

Il est d’autant plus dur pour les parents de trouver le chemin de la sérénité qu’ils sont scrutés à la loupe par le reste de la société. Les institutionnels ainsi que le commun des mortels nourrissent des attentes quant au rendement de l’éducation parentale. Dans un passé pas si lointain, les enfants étaient d’abord des tubes digestifs à nourrir, ensuite ils devenaient des bras corvéables à merci dès qu’ils se tenaient debout… ou presque. Personne  d’autre que les parents ne s’y intéressait et ces derniers revendiquaient un droit de propriétaire sur le corps et l’âme de leurs rejetons. Depuis Dolto, on sait que le bébé est une personne, qu’il a des droits, qu’il s’agit d’un futur citoyen, d’un futur électeur. Il est une ressource pour la société qui entend évaluer son éducation. Une évaluation qui vient couronner une veille effectuée à coups d’investissements en recherche sur le développement des enfants, ce qui noie les parents dans une mer de contradictions, soit rappelé en passant. La société s’octroie donc un droit de regard sur l’éducation que dispensent les parents à leurs rejetons, ce qui peut garantir aux enfants un bon démarrage dans la vie. Mais il y a un revers à cette médaille : les parents perçoivent comme un poids le regard de la société sur eux et se sentent déboussolés…

Entre la théorie et la pratique

S’il est bon pour l’enfant que la société s’intéresse à sa condition de près, cet intérêt peut engendrer des problèmes. Davantage de spécialistes autour de l’enfant signifie davantage de conceptions d’une bonne éducation. Le partage des responsabilités génère souvent de l’incohérence. Même quand les différents discours entendus à droite et à gauche ne se contredisent pas, les parents n’ont pas toujours les clés pour en tirer une méthode éducative complète et solide à l’intention de leur propre famille. Par exemple, ils savent qu’ils doivent avoir une relation d’attachement inconditionnel avec leur enfant pour lui permettre de s’épanouir et également qu’il faut lui imposer des limites claires pour le sécuriser ; mais au quotidien, à la maison, ces deux notions sont parfois difficilement conciliables et, dans ces moments-là, le parent est le seul à devoir trancher. Quel dosage privilégier ? Ces adultes qui veulent bien faire en écoutant les conseils de l’éducatrice de leur enfant, de ses enseignants ou de son pédiatre, ont régulièrement l’impression de lâcher un pilier important de son éducation et se sentent coupables… Entre la théorie et la pratique, leur coeur balance. Assurément, il n’est pas facile de se voir comme un parent compétent aujourd’hui ! Il existe pourtant une solution pour conjurer notre culpabilité : admettre simplement que tout le monde a droit à l’erreur. Etre parent, c’est tâtonner, essayer, explorer… et aucun expert ne pourra jamais jouer ce rôle ! ■

Les parents qui prêtent attention aux querelles des spécialistes sont piégés, car quelle que soit leur position, ils risquent de se sentir coupables de ne pas avoir pris la bonne décision pour leur enfant.

2011-12-30